Les Calvinistes Islamiques. Changements et conservatisme en Anatolie centrale
19 September 2005
Berlin - Istanbul
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Sommaire

Parmi les Européens sceptiques devant l'adhésion turque à l'Union européenne, il est fréquent d'entendre que la Turquie a deux âmes dont une seule est occidentale. Ils opposent au cosmopolitisme d'Istanbul, le vaste intérieur anatolien perçu comme rétrograde, pauvre et en décalage avec les valeurs européennes.

L'Anatolie centrale, avec son économie rurale d'une part et sa culture patriarcale et islamique de l'autre, est perçue comme le cœur de cette autre Turquie. Au cours des dernières années, celle-ci a vécu un miracle économique qui a transformé un certain nombre de villes de commerce en centres industriels. Cette nouvelle prospérité s'est accompagnée d'une transformation des valeurs traditionnelles et d'une nouvelle vision culturelle qui focalise sur le travail assidu, l'entreprenariat et le développement.

L'Anatolie est, encore aujourd'hui, une société conservatrice et religieuse,Toutefois, elle vit également ce que certains appellent la 'silencieuse Réforme islamique'. La plupart des hommes d'affaires de Kayseri attribuent leur succès économique à leur 'éthique protestante de travail'.

Ce rapport explore les changements sociaux et économiques en cours dans la province de Kayseri peuplée d'un million d'habitants et située en Anatolie centrale. Il analyse un certain nombre de secteurs stratégiques: l'émergence de Kayseri comme un centre de fabrication de meubles, l'ascendance de la société Orta Anadolu qui totalise un pour cent de la production mondiale de denim et le succès de la raffinerie de sucre de Kayseri ainsi que son impact sur l'agriculture locale. Ces analyses illustrent comment, en une génération, une société en majeure partie rurale et marchande a avancé vers un capitalisme industriel à grande échelle. Elles démontrent aussi dans quelle mesure les politiques de gouvernements successifs ont fait des années 1990 'une décennie perdue'. Elles focalisent sur la transformation radicale de l'économie turque grâce aux réformes structurelles mises en place au lendemain de la crise économique de 2000-2001.

Le rapport explore le récent développement des courants individualistes et pro-affaires dans l'Islam turque. Il décrit le district industriel de Hacilar, le bourg le plus prospère de Kayseri, dont les 20,000 habitants ont donné naissance à 9 des 500 plus grandes compagnies turques. Finalement, il examine la situation des femmes dans cette société anatolienne en pleine évolution et révèle que cela peut deveni le talon d'Achilles d'un développement rapide et soutenu.

Le gouvernement actuel du Parti de la justice et développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gul (l'homme politique, le plus proéminant de Kayseri) et la philosophie du parti, le 'conservatisme démocratique', sont très populaires en Anatolie centrale. Le siège de AKP à Kayseri était l'un des premiers à être établi. Lors des élections municipales de 2004, le parti y a obtenu une majorité écrasante de 70 pour cent, son plus important score dans le pays. Le 'conservatisme démocratique' reprend pour son compte un grand nombre de points défendus par les partis politiques centristes à travers l'Europe.

Ce rapport conclut que le succès économique et le développement social ont crée un milieu dans lequel l'Islam et la modernité coexistent confortablement. C'est une Anatolie formée par ces valeurs qui se porte, aujourd'hui, candidate à l'Union européenne.

Introduction

Parmi les Européens sceptiques devant l'adhésion turque à l'Union européenne, il est fréquent d'entendre que la Turquie a deux âmes dont une seule est européenne. Ils opposent au cosmopolitisme d'Ankara ou d'Istanbul ou encore du littoral turc, le vaste intérieur anatolien perçu comme rétrograde, pauvre et en décalage avec les valeurs européennes. Selon le point de vue récemment exprimé par Wolfgang Schauble, un des principaux penseurs en matière de politique étrangère de l'Union des Chrétiens-démocrates en Allemagne,

«Une partie de la Turquie, tout comme la Russie, est européenne. Mais, une partie beaucoup plus vaste de la Turquie, tout comme la Russie, n'est certainement pas en Europe. Pour cette raison, la Russie ne peut jamais vraiment s'intégrer dans l'Union européenne.»

L'argument fondé en partie sur l'économie mais, plus précisément sur la culture, a emmené un bon nombre de penseurs à conclure que la Turquie devrait certainement bénéficier des relations plus étroites avec l'Union européenne. Toutefois ces relations ne devraient jamais déboucher sur une adhésion à part entière, nuisible aux deux parties.

L'Anatolie centrale (en turc, Orta Anadolu) constitue le cœur de cette 'autre' Turquie. La perception assez populaire d'une Anatolie non-européenne a été créée au cours de plusieurs décennies tant par des étrangers décrivant dans leur ouvrages la culture paysanne du pays, que par les fonctionnaires de la république de Turquie en lutte contre les problèmes causés par une société traditionnelle et rétrograde. Selon ces deux groupes, les aspects les moins européens de la Turquie sont concentrés sur le sol anatolien: une culture patriarcale et islamique profondément enracinée dans les rythmes invariables d'une vie paysanne fondée sur le blé, le mouton et les tapis tissés à la main.

Déjà en 1949, passant en revue l'économie turque pour le gouvernement américain, un ancien cadre exécutif de la société Standard Oil, Max Thornburg, écrivait:

«L'impression que l'on emporte avec soi de la Turquie est celle d'une mince couche de modernité importée de l'étranger et imposée d'en haut, avec grande volonté et ferveur, à une population dont la plus grande partie est toujours trempée dans des modes de vie médiévaux ou même antiques.»

Dans le monde rural de l'Anatolie des années 1950, trois décennies après la fondation de la république de Turquie, 68 pour cent des adultes étaient encore illettrés. Trente ans plus tard, une anthropologue américaine, Carol Delaney, au terme des deux années qu'elle a passées à étudier un village de l'Anatolie centrale concluait que, du point de vue culturel et économique, le monde paysan avait peu évolué. En effet, Delaney décrivat dans son travail, un univers moral centré sur la procréation et un partage rigide des rôles entre les hommes et les femmes.

«Selon le paysan ordinaire, les hommes sont les seuls à pouvoir transmettre l'étincelle de la vie et cela est théoriquement éternel tant qu'ils assurent la continuité générationnelle par la naissance de nouveaux mâles chargés de transmettre cette même étincelle.»

Selon Delaney, la notion de 'travail' constituait pour ces paysans, «une prémonition d'enfer»:

«Ils doivent travailler, mais n'aiment pas le faire; le travail dans toutes ses formes est méprisé. Ils ne le considèrent pas comme une manière de comprendre la vie ou comme un moyen d'affirmation ou d'accomplissement de soi. Le travail ne procure certainement pas un sens à leur vie. L'activité humaine préférée, c'est de s'asseoir; le verbe oturmak a, en effet, deux significations.»

Cependant, ces dernières années, l'Anatolie centrale a vécu un miracle économique rappelant celui des 'pays tigres' de l'Asie orientale. Un certain nombre de centres de commerce anatoliens, répandus le long de la vielle route de la soie, ont vécu une révolution industrielle qui les a transformés en d'importants centres industriels et en acteurs économiques au niveau mondial. Au milieu des années 1990, les journalistes et universitaires turcs ont commencé à écrire sur l'émergence des 'tigres anatoliens'. La fabrication de meubles en série et la production textile de haute qualité exportée vers les centres mondiaux de la mode sont devenues les principales composantes de l'économie anatolienne, cotoyant les métiers traditionnels tels que l'élevage des moutons, la culture du blé et le tissage des tapis. Cette transformation s'est accélérée depuis 2003, avec une croissance économique atteignant dans certaines parties de l'Anatolie centrale des niveaux vertigineux.

Depuis l'arrivée du capitalisme industriel, le monde paysan traditionnel décrit par Delaney est en net retrait. Un nombre grandissant d'Anatoliens vivent désormais dans des villes et ont des goûts bien modernes. Suite à l'urbanisation et l'amélioration du niveau de l'éducation, de nouvelles idées sur les vertus du travail et de l'esprit d'entreprise ont fait leur apparition. L'Anatolie centrale reste, encore aujourd'hui, une société religieuse et conservatrice; toutefois, elle a développé une forme particulière de conservatisme propice au succès économique.

Le développement économique s'accompagne également d'une nouvelle confiance politique. L'Anatolie centrale est la base électorale du parti au gouvernement en Turquie, le AKP. Certaines figures bien influentes de ce parti, comme le Vice-Premier ministre et le Ministre des affaires étrangères, Abdullah Gul, sont originaires de cette partie du pays. Le gouvernement AKP est, à bien des égards, le reflet politique des valeurs et ambitions ayant forgé les tigres anatoliens. La compréhension de ses racines sociales et économiques peut aider à éclairer un des paradoxes de la Turquie contemporaine qui rend perplexe les observateurs tant en Turquie qu'à l'étranger: la poursuite d'un ordre du jour pro-affaire et pro-européen vigoureux par un gouvernement d'origine islamique et conservatrice.

Nous analysons dans ce travail, le processus de changement social et économique en cours à Kayseri, une province de l'Anatolie centrale peuplée d'un million habitants. En présentant cette révolution anatolienne à l'audience européenne, nous souhaitons apporter au débat sur la Turquie et ses deux âmes différentes, d'autres éléments que les clichés qui l'ont si longtemps dominé. Ce rapport est écrit pour ceux qui veulent comprendre la Turquie actuelle et ses aspirations européennes à la lumière des réalités du terrain.

I – LE CŒUR DE LA TURQUIE

La province de Kayseri en Anatolie centrale, presque à équidistance - 900 kilomètres - des rivages de la mer Egée à l'ouest et de la frontière iranienne à l'est, se trouve au centre même de la Turquie. Des montagnes vêtues de plateaux séparent les vallées, créant un paysage accidenté d'hivers froids et d'étés secs et avec comme point culminant, un volcan éteint, le Mont Argée (en turc, Erciyes). La cendre volcanique a créé la Cappadoce toute proche, où le vent et l'eau ont forgé un univers de formes fantastiques. Au nord du Mont Argée coule le Kizilirmak ('Fleuve rouge'), le fleuve le plus long de la Turquie.

La province a une population totale d'un million habitants dont la plupart vivent dans la ville de Kayseri au nord de Mont Argée. Il y a deux grandes plaines permettant une agriculture intensive: la petite plaine dite de Kayseri au nord-est de la ville et la grande plaine de Develi au sud du Mont Argée. Le blé et l'orge sont les principales récoltes. Une grande partie du territoire est montagneuse et peu peuplée (15 habitants par par km2 dans certains secteurs).

Le nom de Kayseri dérive du nom de la ville romaine de Césarée, jadis l'une des plus importantes villes de l'Asie mineure. Le fondateur de l'église arménienne, Saint Grégoire, y a vécu au IVe siècle. Du XIe au XIIIe siècle, Kayseri était le centre du premier Etat turc fondé en Anatolie par les Seldjoukides. Le plus célèbre des architectes ottomans, Sinan (1490-1588), de confession chrétienne jusqu'à son inclusion parmi les troupes élites de l'armée ottomane, les fameux Janissaires, était né dans un village de la province. Aujourd'hui, seulement des églises abandonnées, des noms de place et quelques figures sur les tapis traditionnels rappellent aux visiteurs le passé multiéthnique de la Kayseri ottomane.

En regardant de la terrasse du XIIe étage de l'hôtel Hilton, ouvert en 2002, on voit les traces d'une longue histoire: les murailles noircies de la cité seldjoukide, les toîts brillants du bazar couvert et les principales mosquées et madrassas de la ville. Au-delà des limites de la vieille ville, les points de repère sont ceux issus de la récente histoire industrielle de Kayseri, en particulier, l'usine d'avion ouverte en 1926, marquant le début de l'industrialisation dans la région. Plus loin, se trouvent les bâtiments de l'Université d'Argée qui se développe rapidement. À l'ouest, sur les contreforts de Mont Argée, il y a le petit et fier bourg industriel de Hacilar et le complexe massif de la Société électronique de Hacilar (HES), qui brille sous les rayons de soleil au sommet d'une colline.

Aujourd'hui, la ville de Kayseri est difficilement reconnaissable pour un visiteur des années 1950. La population de la ville est passée de 65,500 habitants en 1950 à environ 600,000 en 2004. Les gens ont afflué de la campagne en vue de profiter des offres d'emploi dans la Nouvelle zone industrielle. La zone grandit rapidement et couvre à l'heure actuelle un secteur de plus de 2,350 hectares, à l'ouest de la ville. Candidate en 2004 au livre 'Guiness des records' avec ses 139 chantiers de construction d'usine lancés en une même journée, celle-ci est une des plus grandes zones industrielles du pays. Au courant des douze derniers mois, plus de 10,000 nouveaux appartements urbains ont été connectés au réseau électrique dans la ville de Kayseri.

La croissance rapide de la ville a aussi transformé la province. Aujourd'hui, 69 pour cent de la population totale sont urbains (la moyenne turque est 65 pour cent). En 1950, seulement moins de 20 pour cent des femmes pouvaient lire et écrire. Aujourd'hui, le nombre s'élève à 86 pour cent et une vigoureuse campagne pour mettre fin à l'analphabétisme est en marche. Les métiers traditionnels comme le tissage domestique de tapis disparaissent depuis que les jeunes filles continuent plus longtemps leurs études (en 1997, la durée de la scolarisation obligatoire a été étendue de 5 à 8 ans partout en Turquie). Le petit bourg de Hacilar aux pieds du Mont Argée continue à imprimer des affiches touristiques montrant des moutons et des chevaux, mais il n'y a plus de mouton et la grande partie de la population travaille dans les industries fondées par la génération de leurs parents. Certains d'entre eux dirigent des sociétés avec des milliers d'employés.

II - LE TIGRE ANATOLIEN
A - La révolution 'Canapé'

Mustafa Boydak est né il y a 76 ans dans le village de Hacilar. A l'époque, il était normal pour les jeunes garçons de grandir sans apprendre à lire et écrire. Mustafa Boydak a quitté l'école primaire après la première année et a dû apprendre à lire tout seul quand il était plus âgé. Il avait ouvert ses yeux dans une société principalement agricôle; trois quarts de la population turque vivaient dans des zones rurales et 80 pour cent de la main-d'oeuvre étaient dans l'agriculture. Afin d'éviter de labourer les champs, Mustafa Boydak a débuté comme apprenti dans un petit atelier de menuiserie à Kayseri, où une multitude de petits artisans étaient concentrés dans les quartiers des métiers traditionnels. En quelques années, il a établi son propre atelier de fabrication de portes en bois et de fenêtres. A la fin des années 1950, lui et son frère, Sami Boydak, ont acheté un nouvel atelier dans la première zone industrielle de Kayseri.

Aujourd'hui, l'affaire commencée par les deux frères s'est transformée en un conglomérat comprenant 22 sociétés et un réseau d'exportation couvrant 70 pays. Géré par leurs six fils, le groupe Boydak inclut une banque, une société de transport, des sociétés commerciales et la plus grande usine de câble de la Turquie. Au centre, cependant, figurent les deux marques de meubles les plus célèbres du pays, Istikbal et Bellona. Aujourd'hui, le label jaune et bleu d'Istikbal et la bannière turquoise de Bellona peuvent être vues dans toutes les villes turques. Il y a plus de 1,000 magasins Istikbal et plus de 600 magasins Bellona, qui proposent des meubles pour chaque pièce d'un appartement moderne. Au total, le groupe Boydak emploie plus de 12,000 personnes (environ 10,000 dans la province de Kayseri) et en 2004, son chiffre d'affaires s'élevait à 1,200,000,000 US$.

L'histoire de la transformation remarquable de Boydak d'un petit atelier en un géant industriel illustre la progression de Kayseri, d'une ville de commerce vers un centre industriel. Kayseri n'a, en effet, aucun avantage comparatif dans la fabrication de meubles étant donné que les zones forestières de la mer Noire sont loins et que le coût des transports en Turquie est élevé. Cette province est néanmoins devenue au courd des deux décennies précédentes, le centre de fabrication de meubles, le plus couronné de succès, non seulement en Anatolie, mais aussi à travers le Moyen-Orient et l'Europe du Sud-Est.

A Kayseri, il y a actuellement plus de 3,500 sociétés dans le secteur mobilier et ses secteurs secondaires. Environ 400 d'entre elles utilisent des moyens de fabrication en série. En moyenne, 20,000 canapés-lits et 8,000 fauteuils sont produits en une journée. L'Association des fabricants de meubles de Kayseri estime à 40,000, le nombre de personnes employées dans le secteur mobilier et ses secteurs secondaires. C'est le moteur de l'économie locale. Il est, dès lors, utile de commencer par son analyse pour comprendre la Kayseri d'hier et celle de demain.

Le marché mobilier reflète la métamorphose économique et sociale extraordinaire de la Turquie depuis les années 1950. Dans la maison traditionnelle en Anatolie centrale, on s'asseyait sur le sedir, une sorte plate-forme élevée faite de piles de matelas, de couvertures et de tapis. Les familles prenaient le dîner assis parterre autour d'une table basse en bois et dormaient sur des matelas bourrés de laine crue, étalés la nuit et rangés pendant la journée. Les couvertures et tapis étaient tissés par les femmes, à la maison, sur des métiers à tisser. Le sedir était le symbole de l'autarcie rurale.

Entre 1950 et 1965, la population urbaine du pays est passée de 5 à 10 millions de personnes, celle de la ville de Kayseri a augmenté de 65,488 habitants en 1950 à 160,985 en 1970. L'urbanisation a radicalement influé sur le mode de vie. Dans les nouveaux appartements urbains, les tapis tissés à la main étaient remplacés par des tapis fabriqués en série tandis que les matelas étaient remplis de ressorts métalliques non plus de flocons de laine. Les gens prenaient le dîner, assis sur des chaises autour d'une table . Seulement dans la ville de Kayseri, 100,000 nouveaux appartements devaient être fournis en meubles vers la fin du vingtième siècle.

En 1956, la première zone industrielle connue sous le nom de la 'Vieille zone', a été établie par la municipalité de Kayseri dans une localité proche de la ville. Conformément à la demande des autorités craignant les incendies, tous les artisans ont progressivement emménagé dans cette zone. Cette concentration d'industries traditionnelles était un facteur clé dans la transition vers un capitalisme industriel. Dans l'atmosphère de proximité de la Vieille zone, de nouvelles idées technologiques voyageaient rapidement d'un artisan à l'autre. Cela a préparé le terrain pour une révolution technologique.

En 1959, un menuisier a commencé à produire des meubles tapissés bourrés d'abord, à l'herbe séchée, puis, à la mousse de caoutchouc. Au début des années 1960, grâce à la compétence professionnelle acquise en matière d'ouvrages métalliques dans l'usine d'avion, une autre société a produit des meubles en métal: des sommiers à ressorts, des châlits et d'autres charpentes métalliques. Les nouveaux outils (par exemple les agrafeuses) ont été introduits à Kayseri pour être par la suite localement fabriqués. Un certain nombre de grossistes ont à leur tour, commencé à fournir le secteur mobilier en pleine en croissance. Les liens étroits entre artisans et commerçants ont facilité le flux des capitaux et l'accès aux marchés.

En 1976, un économiste hollandais, Leo van Velzen, a visité Kayseri pour évaluer le potentiel de croissance dans la région. Van Velzen a compté 1,150 petits ateliers dans la Vieille zone, dont 588 étaient engagés dans la fabrication des meubles et la menuiserie. Les ateliers occupaient une surface variant de 30 à 300 m2. Les ouvriers, généralement au nombre de trois, travaillaient à l'aide «d'outils mécaniques aussi simples que des marteaux, des tenailles et des ciseaux.» Selon Van Velzen, les origines de ce centre de fabrication de meubles remontaient «d'une part, à un groupe d'environ 20 ateliers de menuiserie ayant commencé dans les années 1950 à produire des portes et des châssis de fenêtre, et de l'autre, à un groupe d'environ 10 négociants en bois avec un horizon commercial bien large». Toutefois, son évaluation du potentiel de croissance de Kayseri était réservée. Il concluait qu' «il n'y avait aucune raison de penser que le capitalisme commercial allait se transformer en un capitalisme industriel.» Van Velzen citait à cette occasion, un dicton populaire à l'époque: «Si vous voulez devenir riches, achetez et vendez. Si vous voulez faire faillite, fabriquez et vendez.»

En 1976, au même moment que van Velzen publiait son étude, Mustafa Boydak et son frère sont partis pour l'Europe visiter des foires de meubles et acheter des machines. Ils se sont rendus compte du potentiel que représentait la fabrication industrielle des meubles. Mustafa Boydak se rappelle d'avoir dit, à son retour, aux autres menuisiers locaux d'«arrêter avec la vieille façon de faire des meubles à la main.» Avec le temps, l'exemple des frères Boydak ainsi que et leur succès commercial évident, allaient inspirer bien d'autres.

L'introduction des techniques de fabrication en série à l'usine des Boydak en 1976 constitue le premier tournant dans l'histoire du secteur mobilier. Le deuxième, c'est l'introduction du çek-yat en 1980. Le çek-yat ('tire-dors'), un canapé qui se déplie pour devenir un lit, est venu symboliser la société de consommation émergente. Dans les nouveaux centres urbains, les familles vivant dans de petits appartements avaient des difficultés à loger leurs visiteurs en provenance de la campagne. Le çek-yat était la solution idéale et il est rapidement devenu le produit le plus vendu des Boydak. En 1991, la société fabriquait 1,500 canapés-lits par jour.

Au début des années 1990, la société a procédé à une autre innovation importante: elle a révolutionné son marketing. Auparavant, les clients et commerçants, souvent venant de l'est du pays, se rendaient directement aux ateliers acheter des meubles finis. Chaque article était unique et les prix étaient négociés dans les salles de vente. En 1993, Boydak a créé sa marque vedette, Istikbal ('Avenir'), avec un catalogue et des prix identiques à travers le pays. Istikbal a introduit une politique de points de vente exclusifs pour renforcer la marque et a mis en place un service de livraison de meubles à domicile, un service après-vente et des certificats de garantie. Il a aussi fait pression sur l'Institut d'Etat des standards pour la fixation des normes de qualité en matière de fabrication de meubles. En 2000, Boydak a créé une seconde marque cette fois-ci, d'une gamme supérieure, la ligne Bellona, en vue de rivaliser directement avec les meubles importés. Celle-ci est rapidement devenue la deuxième marque de meubles la plus vendue en Turquie, après Istikbal. Comme l'affaire a atteint des dimensions importantes, Boydak a établi de nouvelles sociétés chargées des transports, des logistiques, des ventes, du marketing et de la fabrication de matériels intermédiaires (du ressort métallique à la mousse de caoutchouc).

Le succès des Boydak a inspiré d'autres menuisiers de Kayseri à suivre leur exemple. Saffet Arslan a, lui aussi, débuté son apprentissage dans la Vieille zone. En 1981, accompagné de son frère, il fabriquait déjà des meubles sur demande pour de grands ateliers. Graduellement, il a mis en place une équipe spécialisée dans les canapés et les fauteuils. En 1986, il a ouvert un point de vente au détail. En 1991, Saffet et son frère ont fondé Ipek. En 1994, Ipek faisait de la publicité pour ses meubles sur les chaînes nationales et ouvrait des points de distribution dans tout le pays. En 2004, Ipek se trouvait parmi les plus grands fabricants de meubles de la Turquie, avec une surface de production de 60,000 m2, 2,500 employés (ceux des franchises inclus) et un chiffre d'affaires de 83,000,000 US$.

Le boom mobilier touchera-t-il à sa fin dans un avenir prévisible? Les entrepreneurs de Kayseri sont optimistes. Haci Boydak, le fils de Sami et l'actuel Président du Conseil d'administration du groupe Boydakholding, note que, si jamais la stabilité politique s'installe durablement dans le Moyen-Orient, les fabricants de meubles de Kayseri seront les mieux placés pour exploiter ces nouveaux marchés. Son groupe opère déjà au Liban, en Syrie, à Israël, en Arabie saoudite et en Irak du Nord. Haci Boydak croit que les fabricants de meubles en Turquie ont à peine commencé à explorer leur potentiel d'exportation (le volume total des exportations de meubles depuis la Turquie, en 2002, correspondait à 281,000,000 US$ tandis que celui de l'Italie s'élevait à 8,800,000,000 US$). Plus important encore, Saffet Arslan s'attend à ce que le marché intérieur continue sa croissance extraordinaire, car le pouvoir d'achat est en hausse et l'urbanisation progresse.

B – Le denim pour le monde

Le défi de produire du denim (le tissu utilisé dans la fabrication de jeans) de qualité consiste à lire dans les pensées des adolescents de Los Angeles, Londres ou Tokyo, explique Mehmet Ali Babaoglu, l'ancien directeur général d'Orta Anadolu, le géant textile de Kayseri.

Les machines à tisser à haute vitesse qui produisent du denim doivent constamment être réglées en anticipation de la mode de jeans de l'année à venir, ajoute Emin Molu, le directeur de développement des produits de la même société. C'est un symbole vif de la globalisation: des ingénieurs anatoliens s'empressent de garder le pas avec un monde en perpétuel changement, celui de la mode des adolescents.

Mehmet Ali Babaoglu et Emin Molu, deux ingénieurs en textile ayant fait leurs études respectivement, en Allemagne et à Manchester, ont rejoint Orta Anadolu au début des années 1980, à une époque où celle-ci était au bord de la faillite. La société achetait du coton et le transformait en tissu peu coûteux, vendu aux ménages turcs qui en fabriquaient leurs propres vêtements. Aujourd'hui, Orta Anadolu est le premier exportateur de Kayseri, avec des équipes de marketing dans le monde entier. En 1986, elle a commencé la production du denim en cinq types différents. Aujourd'hui, elle développe 300 prototypes par an, dont 100 sont vendus aux marques de jeans de renommée mondiale. En 2003, Orta Anadolu était parmi les 25 sociétés, les plus profitables de la Turquie.

Comme dans un bon nombre de pays développés, l'histoire de l'industrie textile en Turquie, c'est, en effet, l'histoire du début de son industrialisation. Le rapide changement technologique dans la production du fil de coton et des tissus a lancé la Révolution industrielle en Grande-Bretagne. Selon Schumpeter, l'histoire industrielle britannique de 1787 jusqu'en 1842 «peut être résumée à l'histoire de cette industrie simple». A la fin des années 1920, plus que la moitié des ouvriers industriels du Japon étaient employés dans le secteur textile, sa seule industrie compétitive au niveau mondial avant la Deuxième Guerre. Quand le Hong-Kong a repris le leadership au milieu des années 1970, les secteurs du textile et de l'habillement abritaient la moitié des emplois industriels du pays. A la même période, le textile représentait 35 pour cent des exportations de la Corée du Sud. Ces dernières années, on constate que la Chine suit le chemin du Japon, du Hong-Kong et de la Corée du Sud pour acquérir une position dominante dans cette industrie.

En Turquie, l'histoire de l'industrie textile a débuté dans les années 1930 avec la préparation d'un plan de développement quinquennal par le gouvernement turc avec le soutien de l'Union soviétique. Sous l'emprise de l'idéologie d'étatisme économique à la turque, le plan se focalisait sur le développement d'une capacité industrielle nationale afin de produire des biens de consommation. L'accent était mis , en particulier, sur les produits textiles et sur l'intensification de l'agriculture irriguée dans les champs de coton. En 1934, l'Etat turc a établi un grand groupe englobant plusieurs sociétés, le groupe Sumerbank, pour gérer toutes les entreprises industrielles publiques. Sumerbank combinait trois rôles différents: il était à la fois une banque, un investisseur et un administrateur. Le groupe a repris de vieilles usines textiles ottomanes et a construit des entreprises publiques de filage et de tissage dans tout le pays. Du point de vue de l'Etat, Sumerbank «était le fondateur et le leader de l'industrie moderne de la Turquie, … l'œuvre la plus importante de la révolution économique d'Ataturk». Sa mission dépassait les limites du sphère économique. Elle devait apporter «la civilisation, là où elle allait.»

En 1927, la province de Kayseri a été connectée au système national des chemins de fer. Le coton des plantations situées plus au sud pouvait ainsi y parvenir facilement. Cela faisait de Kayseri, un endroit rentable et idéal pour l'ouverture, en 1935, de la plus grande usine de tissage de la Turquie. Conçue, financée et équipée par l'Union soviétique, l'usine de Kayseri était une copie conforme des usines soviétiques de coton. Située dans les faubourgs de la ville, peu fréquentés par les habitants de Kayseri intimidés par la présence des loups, l'usine textile de Sumerbank était une ville en soi. Elle incarnait la vision de développement de la république de Turquie: une propriété énorme s'étendant sur plus de deux cents hectares, avec des salles de production suppléées en énergie par une centrale thermoélectrique, un terrain de football, une piscine, un cinéma et une boulangerie pourvoyant aux 2,255 ouvriers. Selon les propos du dernier directeur de la société, Omer Altinay, «à l'époque, du point de vue social et économique, Kayseri vivait, l'Age de la pierre. Sumerbank était une sensation, un univers complètement différent.»

L'usine a recruté des ouvriers en construisant 1,500 résidences pour les célibataires. Les campagnards ont commencé à affluer dans cette zone, connue sous le nom de Sumerbank Mahallesi ('Quartier Sumerbank') et la ville a rapidement grandi pour entourer l'usine. Sumerbank produisait du tissu cru dénommé le 'tissu américain' et exerçait un monopole sur la vente des produits textiles en Turquie, avec des prix fixés par l'Etat.

A la suite de la Deuxième Guerre, la Turquie s'est ouverte au monde: elle a organisé pour la première fois, des élections démocratiques (1946), a adhéré à l'OTAN et a largement profité de l'aide accordée dans le cadre du Plan Marshall. Changeant son idéologie étatiste, elle a commencé à encourager, par un programme de distribution de crédits, les fabricants privés à rivaliser avec les marchandises importées. Des tarifs élevés ont été imposés sur les importations de textiles pour soutenir les produits nationaux.

A Kayseri, certains commerçants ont uni leurs forces pour établir des usines privées en vue de rivaliser avec le groupe public Sumerbank. En 1953, treize d'entre eux se sont regroupés pour établir la société Orta Anadolu, modelée de très près sur Sumerbank. Offrant des salaires plus élevés pour attirer les ingénieurs de Sumerbank, la société a importé des machines à tisser depuis l'Allemagne de l'Est. C'était une époque d'expansion spectaculaire pour l'industrie turque. Dans les années 1960, le secteur industriel a grandi de plus de 10 pour cent par an et les salaires réels ont rapidement augmenté. Presque un tiers des sociétés de textile produisait pour le marché domestique. Elles étaient soutenues par des tarifs élevés à l'importation, qui ont atteint les 109 pour cent au début des années 1970. Protégées par ces hautes barrières, ces sociétés étaient sous peu de pression quant à améliorer leur productivité. Seulement quelques unes d'entre elles pouvaient rivaliser sur les marchés d'exportation. La Turquie a dû financer ses importations de machinerie et de matières premières moyennant les devises envoyées par ses travailleurs immigrés en Europe. Au début des années 1970, ces rentrées de devises excédaient le total des revenus des exportations du pays.

Pendant cette période, Orta Anadolu a prospéré presque par défaut. L'usine a souffert de mauvaise gestion (avec plus de 100 actionnaires) et d'une surcharge de main-d'œuvre (1,400 ouvriers pour produire 5 à 6 millions de mètres de tissu). Elle ne pouvait s'adapter aux nouvelles technologies. Le tissu de coton a graduellement cessé d'être un bien de consommation vendu aux ménages, pour devenir une matière premiére utilisée dans l'industrie de l'habillement émergente. La société s'est ainsi retrouvée dans l'incapacité de répondre aux conditions changeantes du marché.

L'ère de substitution aux importations en Turquie a abouti à un désastre économique à la fin des années 1970, avec une sévère crise de balance des paiements et une hyper-inflation grimpante. La dette externe a dramatiquement progressé, alors que l'Etat essayait de contracter des emprunts pour surmonter le manque de devises. Dans l'incapacité de trouver de la monnaie étrangère, pour l'achat des matières premières ou des machines, le secteur industriel s'est rétréci de plus de 5 pour cent tant en 1979 qu'en 1980. Le gouvernement a décidé de contrôler les changes et les prix. Les exportations se sont effondrées. Les produits de première nécessité étaient quasiment introuvables.

En pleine crise économique, deux familles fortunées de Kayseri ont décidé de racheter la souffrante Orta Anadolu. Elles ont nommé une nouvelle équipe à la direction de la société. Mehmet Ali Babaoglu, Emin Molu et la plupart des autres membres de la nouvelle équipe était alors au début de leurs trentaines. Ils se sont focalisés, sans perdre de temps, à arrêter les pertes en réduisant la main-d'oeuvre par moitié. Comme une mesure à court terme, ils ont décidé de produire du fil de coton et du tissu bon marché, destinés à l'exportation. Ils voulaient accumuler d'importantes sommes de devises nécessaires pour un vigoureux programme d'expansion. En quelques années, les ingénieurs d'Orta Anadolu se sont concentrés sur la production de denim de qualité. A partir de ce moment-là, les destins d'Orta Anadolu et l'usine publique de Sumerbank, ayant évolué en parallèle pendant 25 ans, ont commencé à diverger radicalement.

Au début des années 1980, le Premier ministre turc Turgut Ozal s'employait activement à promouvoir la Turquie auprès des investisseurs étrangers, afin d'y attirer plus de joint-ventures. Dans ce contexte, les représentants du géant américain de l'habillement, Levi Strauss, ont visité le pays, en quête de fournisseurs pour leurs usines européennes. Ils ont établi des premiers contacts avec Orta Anadolu. La société turque n'avait pas l'équipement ou l'expertise nécessaire pour produire du denim conforme aux normes exigeantes de Levi Strauss. En 1984, bénéficiant d'un crédit intéressant de la Banque de développement industrielle de la Turquie, octroyé dans le cadre d'un programme de la Banque mondiale, Orta Anadolu a mis en place un plan d'investissement d'une valeur de 70,000,000 US$, s'étalant sur plus de cinq ans. Un ingénieur du fournisseur américain de Levi a été envoyé à Kayseri pour apprendre à Emin Molu et à son équipe les techniques de production requises. Aujourd'hui encore, Emin Molu l'appelle son 'père denim'.

Les investissements ont pleinement rapporté. En 1986, quand l'usine de Kayseri a montré son nouveau denim aux clients potentiels, beaucoup d'entre eux n'ont pas cru qu'il s'agissait vraiment d'un produit turc. Afin de s'affirmer sur les marchés d'exportation, la société a mis en œuvre pour atteindre les spécifications demandées par Levi, concernant le poids, la couleur et la tension. L'équipe d'Orta Anadolu a eu, dès lors, besoin de six mois supplémentaires d'expérimentation. La société anatolienne est ainsi devenue un des trois fournisseurs européens de Levi.

L'étape finale était le marketing. Un autre Américain (ancien directeur du fournisseur en denim de Levi Strauss) a été embauché sur commission, pour promouvoir les ventes internationales d'Orta Anadolu. En Turquie, la firme s'est associée avec un partenaire expérimenté pour établir une société spécialisée en marketing de tissu, la société Okrar. Elle a été la première en Turquie à produire un catalogue de tissu. Son denim a rapidement acquis de la popularité auprès des fabricants turcs de jeans. En 1988, Orta Anadolu a organisé le premier défilé de tissu en Turquie.

En 1987, après une décennie d'efforts, Orta Anadolu était devenue une société fortement profitable. Ayant gagné en force pendant les années 1990, elle a survécu aux crises économiques périodiques de la Turquie. Vers le milieu des années 1990, elle fournissait en denim certaines marques célèbres du monde, parmi lesquelles figuraient Wrangler, Rifle, Dieselet Mavi.

Orta Anadolu n'est pas un cas isolé de succès que l'on rencontre dans le secteur textile à Kayseri. Une autre société établie au début des années 1950, Birlik Mensucat, a vécu une transformation semblable. Elle a créé des marques à l'exportation et s'est spécialisée dans les textiles de maison. Dans la province de Kayseri, le nombre total d'emplois dans le secteur est évalué à plus de 10,000. Parmi les 20 premiers exportateurs de Kayseri, 5 sont dans le textile. Le succès de ce secteur constitue aussi la clé de la croissance rapide du secteur mobilier.

Les producteurs de textile ont largement profité de l'intégration économique avec l'Union européenne. L'union douanière entre la Turquie et l'Union est en vigueur depuis 1996. Entre 1995 et 1998, les importations de machines de textile et d'habillement ont presque doublé par rapport au total des quatre années précédentes. Elles ont même surpassé les importations chinoises sur les trois années consécutives entre 1996 et 1998. Elle a continué à évoluer grâce à l'amélioration des conditions macro-économiques aindi qu'à la confiance retrouvée des investisseurs. La concurrence intense avec la Chine n'a pas eu d'effets maléfiques sur les exportations turques vers l'Union européenne. Celles-ci ont encore progressé dans la première moitié de 2005.

En février 2005, Orta Anadolu a fait de nouveaux investissements d'une valeur de 20,000,000 US$. Elle produit aujourd'hui 45 millions de mètres de denim par an, ce qui équivaut à un extraordinaire un pour cent de la production mondiale. Le défi pour les années à venir consiste à trouver les textures et couleurs qui plaîront aux consommateurs des côtes de l'Ouest américain. Il incombe, dès lors, aux ingénieurs d'Orta Anadolu de continuer à lire dans les pensées des adolescents californiens avant la re-programmation des machines de l'usine de Kayseri.

C - Les minarets d'Ataturk

Dans le salon de thé du village de Kirazli au sud-ouest de la ville de Kayseri, on peut rencontrer tous les jours, deux douzaines d'hommes plutôt âgés qui s'inquiètent de l'avenir. Le problème de Kirazli est simple: le chômage. Une usine proche a fermé ses portes il y a quelques années. Moins de 20 ménages sur 300 sont engagés à plein temps dans l'agriculture. La plupart des plus jeunes et un grand nombre de familles ont déjà quitté le village pour la ville de Kayseri ou Istanbul. «Chacun essaie de partir», se plaignent les hommes âgés dans le salon de thé, «ici, il n'y a plus d'espoir.»

Le village de Musahacili, à une demi-heure en voiture de Kirazli, présente une image totalement différente. A Musahacili, la plupart des 385 ménages possèdent leurs propres tracteurs. Le rythme d'émigration s'est bien ralenti et les jeunes fermiers voient leur avenir dans l'agriculture. Les hommes dans le salon de thé du village sont fiers d'envoyer leurs enfants (garçons et filles) à l'école dans les villes proches et se vantent du nombre de cols-blancs originaire de leur village. Le muhtar (chef élu du village), Ali Malkoc, souligne qu'une meilleure éducation est aussi la clé de la transition vers l'agriculture moderne.

Ce qui distingue Musahacili de Kirazli, c'est l'irrigation qui permet aux paysans de cultiver la betterave sucrière. A Musahacili, une surface de 1,800 ha est irriguée depuis la fin des années 1980. Tous les ménages cultivent des produits commerciaux, dont le plus important est la betterave sucrière. La raffinerie de sucre de Kayseri passe des contrats annuels avec les fermiers et fournit le support technique et les machines pour planter et récolter. Il fournit des crédits pour l'achat d'engrais et procure la semence. Ses agronomes évaluent la qualité du sol et conseillent les fermiers sur les techniques d'assolement et l'utilisation des engrais. Etant donné que la betterave sucrière ne peut être cultivée qu'un an sur quatre, les paysans expérimentent d'autres produits commerciaux, tels que le maïs, le tournesol et le trèfle (comme nourriture pour bétail).

Musahacili illustre la transformation rurale envisagée il y a deux générations au moment de l'établissement de la raffinerie de sucre de Kayseri suivi de celui de la Direction générale des travaux hydraulique (DSI), responsable de l'irrigation. Ces deux institutions reflétaient une vision nouvelle et audacieuse pour la campagne turque, vision consistant à canaliser les fermiers, à l'aide de l'irrigation, vers une agriculture commerciale à haut rendement. L'usage de nouvelles technologies devait les propulser dans l'économie moderne. Ces institutions symbolisaient également la sévère politique de contrôle étatique sur les industries stratégiques du secteur agricole.

Aujourd'hui, 8 pour cent de la production globale de bettrave sucrière proviennent de la Turquie, le quatrième plus grand producteur du monde. Il y a environ 303,000 cultivateurs de betterave sucrière dans le pays et 20,000 d'entre eux travaillent avec la raffinerie de sucre de Kayseri, actuellement la plus profitable société de la province. Cette raffinerie et les fermiers dans les villages comme Musahacili, ont largement profité des changements radicaux de politique agricole survenus en Turquie au cours des cinq dernières années.

Le sucre a toujours occupé une place importante dans la définition des politiques en Turquie. En 1935, la République a établi un monopole public sur la production de sucre. Elle a créé une entreprise publique, Turkseker, pour administrer les diverses raffineries de sucre depuis ses locaux à Ankara où un cultivateur de betterave heureux et une nouvelle raffinerie luisante fıgurent sur les énormes fresques du bâtiment central. Le but de cette politique nationale consistait tant à garantir l'autarcie au niveau national qu'«à introduire un mode de vie urbain 'moderne' aux régions rurales.» Le directeur général de Turkseker expliquait en 1957, «là où la betterave est cultivée, les systèmes agricoles modernes sont rapidement adoptés tout en s'accompagnant d'améliorations sociales. Bref, la civilisation s'y établit tout de suite.»

La culture de betterave sucrière est exigeante. Elle a besoin d'un climat tempéré avec un niveau de chaleur suffisante, de bonnes pluies et d'une longue période de croissance. Pendant les étés secs de l'Anatolie, l'irrigation s'avère donc essentielle. Elle exige, aussi, de bonnes routes et une infrastructure de transport qui facilite l'accès des fermiers aux raffineries. Comme les racines de betterave pourrissent vite après le premier gel, une fois récoltées, elles doivent être immédiatement traitées. Cependant, la culture de bettrave sucrière exige surtout des mesures de protection contre les importations. Sinon, aucun producteur de betterave sucrière ne pourrrait rivaliser avec la canne à sucre des tropiques, produite à la moitié du prix.

Depuis toujours, les décisions relatives à la production de sucre en Turquie ont toujours été profondément politiques. L'emplacement des raffineries, les projets d'irrigation, le choix des fermiers à placer sous contrat et les prix à appliquer relevaient de la compétence exclusive des planificateurs dans l'administration centrale. Inévitablement, l'établissement de nouvelles raffineries, le nombre d'emplois disponibles et le prix à payer aux cultivateurs de betterave sucrière étaient tous soumis au marchandage lors de élections.

Au cours des années 1950, les raffineries étaient surtout concentrées en Anatolie centrale, où les conditions climatiques pour la betterave sucrière sont les plus favorables. Pendant les années 1980, de nouvelles raffineries ont été construites à l'est du pays, dans les régions à faible niveau d'emplois et de pauvreté persistante. Dans ces régions à haute altitude, la période de croissance est trop courte pour que la betterave sucrière produise assez de saccharose. Dans de telles conditions, aucune raffinerie ne pouvait survivre sans de lourdes subventions. Suite au coup militaire de 1980, la pression politique pour embaucher davantage dans les entreprises publiques s'est intensifiée, avec pour résultat, du suremploi massif. En 1995, les 25 raffineries de Turkseker produisaient 1,800,000 tonnes de sucre avec 25,000 employés tandis que la Société britannique de sucre fabriquait 1,300,000 tonnes avec 1,300 employés (auxquels s'ajoutaient 700 ouvriers pendant la période de récolte).

Dans les raffineries de Turkseker, aucune décision ne pouvait être prise sans tenir compte de l'administration centrale et du gouvernement à Ankara. Selon la loi du sucre de 1954, il revenait au Conseil des ministres de fixer le prix à payer aux fermiers ainsi que le prix en gros du sucre raffiné. Les ingénieurs et les directeurs locaux de chaque raffinerie étaient nommés par le siège central de Turkseker. La loi du sucre garantissait des profits annuels de 10 pour cent à toutes les raffineries. Afin d'honorer cet engagement, l'Etat leur transférait des fonds importants et aussi il leur achetait la totalité du surplus de production, une opération coûteuse pour le budget (les prix sur les marchés mondiaux étaient d'habitude 40 pour cent moins chers que les prix domestiques).

La raffinerie de Kayseri a été construite en 1953. Etablie nominalement comme une entreprise privée, elle appartenait à la coopérative locale de cultivateurs de betterave sucrière qui faisait partie de l'Union des coopératives de betterave sucrière (Pankobirlik) située à Ankara. Toutefois, dès le début, la coopérative locale a abandonné la gestion de la raffinerie dans les mains de Turkseker. Pendant longtemps, celle-ci a été gouvernée de la même façon que les 25 autres compagnies de Turkseker. Toutes les décisions administratives étaient soumises à l'approbation d'Ankara. Au cours des années 1980, les pertes de Turkseker sont montées en flèche. La garantie étatique d'un profit de 10 pour cent pour chaque raffinerie, prévu dans la loi du sucre ne pouvait plus être honorée. Cela voulait dire que les raffineries profitables de l'Anatolie centrale devaient subventionner les raffineries ouvertes pour des raisons politiques à l'est du pays.

Depuis 1992, l'histoire de la raffinerie de sucre de Kayseri est celle d'une émancipation progressive des autorités centrales. En 1992, le conseil d'administration, composé en majeure partie des représentants de la coopérative de betterave sucrière, a décidé de reprendre la direction en main. Bien que les autorités centrales avaient toujours le contrôle sur le prix de betterave sucrière, cette décision a eu un effet immédiat: la raffinerie de Kayseri pouvait désormais garder pour elle-même, la totalité de ses profits utilisés auparavant pour financer les raffineries génératrices de pertes. La société a progressivement réduit la surcharge d'emploi et a investi afin d'augmenter sa capacité de production de 3,500 tonnes par jour en 1991 à 5,000 tonnes en 2001.

Le vrai tournant pour l'industrie sucrière en Turquie date de l'an 2000. Les réformes agricoles les plus ambitieuses dans l'histoire turque ont, depuis lors, complètement transformé l'environnement de la raffinerie de Kayseri ainsi que l'agriculture du pays dans son ensemble. Les réformes ont mis fin aux relations de dépendance entre les autorités publiques et la plupart des agro-processeurs, à la supervision étatique sur les coopératives agricoles, et, plus important encore, à la longue décennie de politique de fixation des prix de la betterave sucrière et du sucre raffiné. Par une décision radicale, les 25 raffineries de sucre ont été placées sous la tutelle de l'Office de la privatisation. Turkseker était à l'époque la huitième plus grande entreprise turque en chiffre d'affaires. Les subventions versées à Turkseker ont, elles aussi, été brusquement réduites. L'effet immédiat était la chute, presque par moitié, de la production de betterave sucrière, entre 1998 et 2001.

En 2001, la nouvelle loi du sucre est entrée en vigueur marquant la fin du contrôle des prix de la betterave sucrière et du sucre raffiné. Les prix domestiques sont, aujourd'hui, déterminés par le marché, bien que les tarifs extérieurs restent élevés, comme ceux de l'Union européenne. Pour prévenir la surproduction, un nouveau Conseil autonome du sucre décide sur l'allocation des quotas annuels à toutes les raffineries du pays.

L'impact des réformes agricoles de l'an 2000 sur les raffineries publiques et les raffineries privées diffère largement. Le nombre de cultivateurs de bettrave fournissant les 25 raffineries Turkseker est tombé de 413,000 en 1998 à 303,000 en 2004. Cependant, la raffinerie de Kayseri, quant à elle, a doublé sa capacité de traitement pour atteindre les 10,000 tonnes par jour. Elle a conclu des contrats supplémentaires avec 3,000 fermiers. Aujourd'hui, c'est la deuxième raffinerie de sucre, la plus profitable en Turquie, avec une production de 1,600,000 tonnes en 2003. Ses directeurs s'attendent à accroitre davantage la capacité de la raffinerie, puisqu'un plus grand quota sera alloué à la raffinerie de sucre de Kayseri au détriment des raffineries situées à l'est et qui enregistrent de lourdes pertes.

D - Une ère nouvelle

Ces histoires de succès industriel illustrent d'une manière éclatante les changements sociaux et économiques à l'origine de la nouvelle prospérité en Anatolie centrale. En une génération, cette région s'est transformée d'une communauté essentiellement paysanne et autarcique en une communauté urbaine composée de salariés habitant des immeubles modernes et ayant des besoins et goûts citadins. Le marché industriel grandissant a fourni des opportunités que les entrepreneurs de Kayseri ont rapidement saisies. En 1987, les premiers producteurs se sont installés dans la Nouvelle zone industrielle de Kayseri. A l'heure actuelle, plus de 500 entreprises y opèrent et plus de 200 nouveaux halls de production sont en construction. Comme dans chaque exemple de développement réussi, le cycle se renforce de par ses propres mécanismes: les entreprises s'installent là où se trouvent les grands marchés et les marchés se développent autour de nouvelles industries.

Ce développement a donné naissance à une nouvelle classe d'entrepreneurs, d'ingénieurs et d'ouvriers urbains. Les commerçants et les artisans qui représentaient l'économie locale à la fin des années 1970, se sont déplacés vers la production en série. La tradition du marchandage sur le prix de chaque article fabriqué à la main a disparu avec l'apparition des catalogues de produits, des marques sophistiquées et des points de vente en franchise. Aujourd'hui, les industriels de Kayseri ont des horizons d'affaires qui s'étendent au-delà de la Turquie, à l'ouest vers l'Europe et à l'est vers le Moyen-Orient.

Malgré le développement enregistré dans les années 1990, la performance générale de l'économie turque a été médiocre. A partir des années 1980 jusqu'en 2001, la Turquie n'a pas pu garder le pas avec les moyennes économiques de l'OCDE. Selon l'économiste turque Mina Toksoz,

«L'économie turque a traversé une période de transformation remarquable d'une industrialisation focalisée sur la substitution aux importations à une industrialisation centrée sur l'amélioration des exportations et la libéralisation du marché des capitaux… Pourtant, cette transformation s'est arrêtée à mi-chemin. Dans les années 1990, le mouvement aurait dû être poursuivi par la privatisation des entreprises publiques et par la restructuration du secteur bancaire. Ces mesures auraient pu stimuler une économie plus compétitive. Au lieu de prendre cette direction, à partir de 1987, les structures en place n'ont créé que des dépenses budgétaires grimpantes, de grands problèmes relatifs au secteur bancaire public et une sévère détérioration du système des pensions et de l'aide sociale.»

Le rapport de la dette publique au PIB est passé de 33 pour cent en 1983 à 61 pour cent en 2002. 70 pour cent de la dette extérieure totale de la Turquie étaient contractés par des gouvernements successifs. La crise de 2001 était «essentiellement une 'crise de dettes publiques'» d'un Etat qui a dépensé plus qu'il ne pouvait se le permettre. L'analyse d'une province comme Kayseri aide, en effet, à illustrer pourquoi les années 1990 sont considérées comme une décennie perdue et pourquoi 2001 semble marquer le début d'une ère nouvelle.

Après la crise financière de 1979, illustrée par une forte inflation et un manque chronique de devises, les sociétés privées comme Orta Anadolu ont pu répondre aux maux dont elles souffraient en changeant de propriétaire, d'équipe administrative et de produits. Quant à l'usine publique, Sumerbank, elle est restée sous le contrôle direct du ministère de l'Industrie à Ankara. Elle a changé d'administration après chaque élection nationale et elle a été soumise, indépendamment de sa performance financière, à une pression constante pour soutenir l'emploi. Déjà en 1991, le coût de la main-d'œuvre représentait 63 pour cent de la valeur finale de ses produits (dans une usine de textile compétitive, il ne doit pas excéder les 7 pour cent). Ses pertes étaient couvertes par l'Etat. L'ancien directeur de Sumerank à Kayseri, Omer Altinay, le confirme: «l'Etat payait, nous dépensions.»

La trajectoire menant à l'échec dans le domaine agricole est identique à celle du secteur public de textile. En 1980, la croissance dans le secteur agricole avait radicalement ralenti. Les politiques en la matière étaient devenues des instruments de patronage et de marchandage au moment des élections. Elles avaient tendance à empêcher le changement structurel dans l'économie rurale. L'Etat a poursuivi ses interventions coûteuses, telle que la subvention des facteurs de production, des prix ainsi que la politique d'achat garanti de toute la production agricole. Selon la Banque mondiale, «le maintien des prix élevés et la subvention des facteurs de production combinés avec une utilisation inconsistante des ses politiques au cours du temps, ont ralenti le développement du secteur agricole plutôt que de le stimuler.» Le coût de ces mauvaises politiques étaient énormes pour le pays. Il correspondait aux 8 pour cent du PIB en 1999 tandis que ce taux, dans le cas de la politique agricole commune, était de l'ordre de 1,5 pour cent du PIB de l'Union européenne.

Les crises économiques de 2000-2001 ont révélé la nécessité d'une rupture radicale avec les politiques du passé. Le prix de l'échec de ces politiques était lourd pour l'Etat turc qui s'est finalement décidé à démanteler les institutions responsables du 'développement d'en haut'. Selon Mina Toksoz, « A la fin de l'année 1999, la Turquie présentait l'image d'un pays ayant attendu quinze ans pour s'attaquer, à l'ensemble des maux dont elle souffrait, tels que l'inflation élevée, le désordre dans ses comptes fiscaux, un secteur bancaire déficiant en attente de restructuration, une agriculture en mauvais état, la lente privatisation et la corruption.»

Une première réponse à la crise consistait à supprimer les entreprises publiques génératrices de perte. Bien que les projets de privatisation existaient depuis les années 1980 sur papier, plus d'entreprises publiques ont été privatisées pendant les six dernières années (presque 6,100,000,000 US$) que dans les quinze précédentes (4,600,000,000 US$). A Kayseri, l'ère de l'industrialisation dirigée par l'Etat qui avait débuté en 1925 quand les chariots de bœuf à deux roues et les machines d'occasion importées de l'Allemagne servaient côte à côte pour la construction de l'usine d'avion, a pris fin en 2002, au moment où Omer Altinay, le dernier directeur de Sumerbank, a fermé les portes et rendu les clés à la Trésorerie nationale.

La deuxième réponse à la crise consistait à procéder à une réforme radicale de politique agricole. De sévères contraintes budgétaires ont été imposées sur les agro-processeurs publics et les coopératives de vente. Entre 2001 et 2003, les contributions agricoles et subventions de crédits ont d'abord été réduites de 80 pour cent, ce qui a permis à l'Etat d'économiser 5,500,000,000 US$, (2,7 pour cent du PIB) pour être ensuite abolies. Des économies de l'ordre de 3,100,000,000 US$ ont été réalisées grâce à la diminution des pertes dues aux achats de récoltes garantis par l'Etat. Les entreprises publiques comme Turkseker ont été transférées à l'Office de la privatisation, en attendant leur mise en vente. De même que le géant Turkseker a desserré sa main mise sur l'industrie du sucre, l'Office des produits agricoles a cessé d'acheter les céréales du pays en vrac.

Ces réformes symbolisaient la fin de l'instabilité macroéconomique persistante en Turquie. Elles ont eu comme résultat, du surplus budgétaire et des taux d'inflation et d'intérêt moins élevés. En 2004, un groupe d'économistes éminents concluaient ainsi:

«Après les réformes structurelles profondes entreprises depuis 2001, la perspective pour une stabilité macroéconomique durable n'a jamais été aussi positive.»

Ces réformes ont profondément changé la nature de l'Etat et celle de ses rapports avec la société. Dans une étude publiée il y a quelques années par une académicienne britannique, on peut lire les propos d'un ouvrier de la raffinerie de sucre d'Erzurum:

«Où voyez-vous l'industrie? Nulle part ailleurs, mais ici, dans cette raffinerie! Regardez mon plat et mes vêtements; c'est l'Etat, mon vrai père, qui me les donne.»

Un paysan a exprimé des sentiments semblables:

«Le gouvernement nous aide beaucoup; les hôpitaux, les routes, les écoles... Je ne veux pas que les entreprises publiques soient privatisées, quelque soit l'acheteur, Pankobirlik [la coopérative de betterave sucrière] ou autre. Regardez, l'Etat est riche mais le secteur privé est pauvre, donc, il ne peut pas nous aider. En plus, il ne le voudrait pas. Le secteur privé est … très froid et inamical. Ce pays ressemble à un troupeau de moutons et a besoin de l'Etat comme berger.»

Jusqu'en 2001, la notion d'Etat-berger était bien présente dans les mentalités, non seulement de simples citoyens, mais aussi, des personnes qui décidaient des politiques publiques. On pouvait également l'apercevoir dans le fonctionnement des institutions économiques. La rhétorique du AKP, vainqueur des élections générales en 2002, peu après la crise économique et le début des réformes structurelles, était un défi direct à cette conception de l'Etat-père, créateur d'emplois.

Il était fréquent, pendant les meetings électoraux, d'entendre dire le chef du parti, l'actuel Premier ministre Recep Tayyip Erdogan: «Ne me demandez pas d'emploi!»

A Kayseri, aujourd'hui, il reste peu de choses qui puissent rappeler au visiteur, le passé glorieux du vaste complexe de textile de Sumerbank. Clôturées et abandonnées, ses salles de production sont rouillées. Le complexe sera bientôt converti en logements et bureaux pour le personnel de l'Université d'Argée. Cette dernière est en rapide expansion grâce aux donations de la nouvelle élite d'affaires de Kayseri qui accueille, à bras ouverts, le début d'une ère nouvelle pour l'économie turque.

III - LES CALVINISTES ISLAMIQUES
A - Max Weber à Kayseri

A Kayseri, chacun peut facilement remarquer que la société tout en restant profondément religieuse, et de l'autre, revendique le changement et la modernisation. Sur le campus universitaire, il y a une grande mosquée. La Nouvelle zone industrielle en abrite une encore plus grande, remplie de centaines d'ouvriers tous les vendredis. Chaque entreprise aménage des salles de prière et la plupart des hommes d'affaires âgés se sont déja rendus à la Mecque. Dans la ville, il y a très peu de restaurants qui servent de l'alcool. La charité islamique est une tradition locale profondément enracinée et beaucoup d'établissements éducatifs et culturels de la ville ont été fondés grâce à des donations privées.

Les cercles académiques ont intensivement discuté pendant de nombreuses années, les effets de la religion sur le développement économique. L'un des grands économistes spécialisés dans les questions de développement, Arthur Lewis, a écrit dans son manuel sur la croissance économique:

«Certains codes religieux sont plus compatibles avec la croissance économique que d'autres. Si une religion met en exergue les valeurs matérielles, le travail, l'épargne, l'investissement productif, l'honnêteté dans les relations commerciales, l'expérimentation, la prise de risques et l'égalité des chances, elle sera utile à la croissance, alors que, dans la mesure où elle est hostile à ces notions, la croissance tendra à disparaître.»

Dans son analyse des Musulmans de l'Inde, Lewis précisait que l'Islam faisait partie de ses religions non propices au développement, avec une tendance à encourager le fatalisme et réprimer l'innovation. Depuis la fondation de la république de Turquie, au cours des années 1920, l'élite républicaine s'est souscrite à cette logique. Dans l'Empire ottoman, la plupart des commerçants et les premiers industriels étaient chrétiens ou juifs. La nouvelle République a implicitement penché pour assimiler le progrès économique à la laïcisation de la société, en prenant de fortes mesures afin de supprimer l'Islam et ses symboles de la vie publique. Un célèbre historien turc, Niyazi Berkes, reliait ainsi, chaque avancée sociale dans l'histoire turque à un retrait de l'Islam, une religion qui soutenait un système social dépourvu de la capacité d'innovation. En effet, selon Berkes et beaucoup d'autres intellectuels turcs le problème de l'Islam était simple: celui-ci, à la différence du Christianisme, n'a jamais fait sa paix avec la modernité puisqu'il n'y a jamais eu de Réforme islamique. Aujourd'hui, cette thèse est souvent reprise, dans les capitales européennes, par les adversaires de l'adhésion turque à l'Union.

Pourtant, quand on discute avec les hommes d'affaires de Kayseri sur les raisons du succès économique de leur province, ils se réfèrent à leur culture dans les termes remarquablement semblables aux vertus économiques énumérées par Lewis. Mustafa Boydak explique son approche aux affaires avec une citation du Prophète Mahomet: «les neuf dixième du destin de chacun dépendent du commerce et du courage.» Bekir Irak, le directeur de la production de l'usine de câble HES, affirme qu'«il est bon pour une personne religieuse de travailler dur» et que «l'ouverture d'une nouvelle usine est une sorte de prière.» Il souligne que le Prophète a demandé aux Musulmans d'acquérir par tout moyen et de partout, des connaissances scientifiques et technologiques. Saffet Arslan, le fondateur d'Ipek, «ne voit aucune opposition noire et blanche entre modernité et tradition.» Il comprend, par la modernité, «le fait de vivre selon les exigeances de son temps et d'être ouvert à l'innovation.» Sevket Ganioglu, le directeur général adjoint à Merkez Celik, dit que «l'Islam promeut le commerce.» Le maire de Hacilar, Ahmet Herdem, s'exclame: «Le Prophète, lui-même, était commerçant! Il est dès lors naturel pour une communauté de commerçants d'être religieuse.» Ces chefs de communauté et beaucoup d'autres insistent sur les vertus du labeur et de l'autarcie, de l'épargne et de l'investissement, de la charité privée et du service rendu à la communauté, du conservatisme social et de la confiance intracommunautaire, des liens étroits de famille et de l'investissement dans la formation des générations futures.

Il est intéressant de rencontrer un certain nombre de personnes à Kayseri décrivant leur communauté par référence au Calvinisme et à l'éthique protestante de travail. L'ancien maire métropolitain de Kayseri, Sukru Karatepe, comparant les Kayserili ('Kayssariotes') aux Protestants connus pour être de bons travailleurs, nous a révélés que «pour comprendre Kayseri, il fallait lire Max Weber», surtout son célèbre essai de 1905, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Weber y écrit que l''ascétisme temporel' du Calvinisme a fourni l'étincelle nécesssaire à l'ascension du capitalisme moderne. Selon Celal Hasnalcaci, propriétaire d'une usine de textile et président de la succursale kayssariote de l'Association des industriels et des hommes d'affaires indépendants, Musiad, «l'ascension des capitalistes anatoliens est due à leur éthique protestante du travail: aucun gaspillage, aucune spéculation, que de ré-investissements des profits.»

Pendant la décennie précédente, les courants individualistes, pro-affaires, sont devenus de plus en plus proéminents dans l'Islam turc. L'association Musiad, dans laquelle les entreprises anatoliennes sont fortement représentées, a produit une littérature démontrant avec enthousiasme les liens entre le capitalisme de libre marché et l'Islam. Son livret 'Homo islamicus' décrivait la vie du Prophète Mahomet comme un négociant et faisait allusion à la religion pour argumenter en faveur de la limitation de toute intervention d'Etat sur les marchés. D'importantes figures de la scène religieuse ont longtemps défendu que, du point de vue de la pratique religieuse, la recherche du profit au service de la communauté musulmane équivalait à la prière et au jeûne. Esad Cosan, l'ancien chef de la plus grande branche de l'ordre religieux Naksibendi, demandait souvent à ses disciples d'étudier les langues étrangères, d'apprendre l'informatique et de voyager à l'étranger pour développer leur connaissance.

«Le commerce est réel et permanent dans la vie de tout individu… les gens les plus pragmatiques et réalistes sont les hommes d'affaires et les commerçants. Si un homme d'affaires est aussi un Musulman, il est certainement en complet accord avec ses convictions religieuses.»

Selon le célèbre sociologue turc, Hakan Yavuz, pendant les deux décennies précédentes, la Turquie a vécu, à l'image de la Réforme protestante, une silencieuse Réforme islamique, ombragée par les évènements dramatiques survenus dans d'autres parties du Moyen-Orient. Le thème a été récemment repris dans un article publié en septembre 2005, par le sérieux hebdomadaire turc, Yeni Aktuel,: «Les Musulmans deviennent-ils des 'Protestants'?» L'article reflète la discussion en cours parmi les intellectuels musulmans sur ce processus de protestanlasma, littéralement, le fait de devenir protestant.

Yavuz voit un parallélisme grandissant entre les idéaux islamiques et les intérêts matériels des nouvelles classes moyennes apparues dans les années 1980. Il pointe son regard sur les traditions du soufisme anatolien et l'énorme popularité de l'œuvre de Said Nursi (1876-1960), dont les écritures ervent de fondements au plus grand mouvement islamique turc: le mouvement Nur ('Lumière'). Nursi a conseillé aux Musulmans d'étudier et d'utiliser la science et la technologie occidentales modernes pour faire avancer la cause de l'Islam. Il a aussi défendu que «puisque la compréhension de l'Islam dépend du temps, de l'espace et des circonstances, on ne doit jamais faire taire les paradigmes contradictoires.» Selon Yavuz “sans une bonne compréhension du mouvement Nur et de son impact sociétal, on ne peut saisir le sens et la portée de la mobilisation pacifique et graduelle du mouvement d'identité islamique en Turquie.»

Le mouvement a, selon les estimations, 5 à 6 millions d'adhérents qui se réunissent régulièrement dans des salles de lecture privées appelées dershane en vue d'analyser et d'interpréter les textes de Nursi. Le nombre de ces salles à Kayseri est passé de 2 en 1970 à 60 en 2000. Ces communautés, qui se répandent parmi les classes instruites, servent aussi comme des réseaux efficaces pour trouver de l'emploi et même du capital pour commencer une nouvelle affaire.

Il est difficile de dire si la montée du 'Calvinisme islamique' parmi les entrepreneurs de Kayseri est une cause de leur succès commercial (selon Max Weber), ou si la prospérité toujours grandissante les mène à accepter des interprétations de l'Islam mettant l'accent sur sa compatibilité avec le monde moderne. D'une façon ou d'une autre, il semble bien qu'une nouvelle génération en Anatolie centrale a fait sa propre paix avec la modernité.

B – L'histoire de Hacilar

Au cours des dernières années, les districts industriels sont devenus une source de fascination pour ceux qui étudient la question de développement régional. Le concept d'un district industriel évoque en effet, une localité dans laquelle les systèmes d'affaires, les valeurs culturelles, les structures sociales et les institutions locales se renforcent réciproquement. En 1990, Becattini a décrit les caractéristiques communes de ces communautés, comme suit:

«une vie éthique fondée sur l'entre-aide, l'entreprenariat et le sens d'appartenance locale, une circulation régulière, du fond vers la surface, des innovations générées par une atmosphère industrielle et une culture d'émulation provenant de la mobilité des travailleurs entre différentes firmes.»

Le premier économiste à attirer l'attention sur l'importance de ces cercles économiques vertueux était Alfred Marshall. Celui-ci a précisé dans ses études que le partage des mêmes normes sociales et des mêmes valeurs étaient critiques dans l'innovation et la coopération économique. Selon Marshall, dans un district industriel réussi, l'industrie et la société locale étaient indivisibles.

Les districts industriels ont aussi tendance à partager une philosophie politique commune. En Italie, où une grande partie de la littérature sur les districts industriels est née, cette sous-culture locale promeut la confiance et la coopération intracommunautaire, se trouve tant à gauche, chez les communistes d'Emilie-Romagne ou en Toscane, qu'à droite, chez les Catholiques de Vénète ou en Lombardie. Le petit bourg de Hacilar dans la périphérie de Kayseri, avec ses 20,000 habitants, représente un exemple de plus dans cette catégorie: un district industriel consciemment musulman.

Le lien qui unit les hommes d'affaires de Hacilar, qui rivalisent et coopèrent à la fois, est la combinaison d'une foi partagée et de fierté locale. Effectivement, il est difficile de discerner une division claire entre les deux. Quand l'autorité religieuse de Hacilar, le muftu parle, à l'occasion d'une réunion annuelle de la communauté, des vertus de l'entreprenariat islamique, la fusion entre affaires et culture dans les esprits de l'audience est évidente. La même dynamique est visible dans la vie associative bien riche de ce bourg et dans le succès extraordinaire de ses habitants à mettre en commun leurs ressources limitées pour initier le développement.

Au centre de la société civile de Hacilar se trouve l'Association d'entre-aide de Hacilar, dont les 18 membres du conseil d'administration sont les hommes d'affaires les plus importants du bourg (y inclus le fils du muftu) et le maire. Les objectifs de l'Association sont la promotion de l'éducation et de la religion et elle le fait d'une façon très efficace. Chaque année, elle fournit des bourses pour 345 étudiants d'université originaires de Hacilar dans toute la Turquie. Elle a récemment financé la construction de 15 nouveaux logements pour les enseignants nommés à Hacilar. Elle paie pour l'entretien de la mosquée de la ville et offre également un logement au muftu. Les sommes impliquées sont substantielles. En 2004, l'Association avait un budget de plus de 1,100,000 US$ (à titre de comparaison citons que le budget de la municipalité s'élève à environ 5,000,000 US$). Les donations individuelles ou celles faites par les sociétés appartenant aux membres de l'Association sont également nombreuses.

A Hacilar, il y a une multitude d'organisations comme l'Association d'entre-aide, œuvrant activement pour le bien de la communauté. La route entre Hacilar et Kayseri, la clinique de santé, le centre sportif et même le poste de police ont été construits grâce aux donations privées des entrepreneurs locaux. Il n'est pas, dès lors, surprenant de voir, un matin en septembre de 2005, les membres de l'Association d'entre-aide mutuelle réunis pour discuter de la performance de la jeunesse de Hacilar dans les examens d'entrée à l'université et des mesures à prendre pour l'améliorer.

Il est clair que les habitants de Hacilar partagent une même vision d'avenir pour leur communauté. Ils possèdent aussi des ressources nécessaires pour réaliser cette vision. 9 des 500 plus grandes entreprises de la Turquie appartiennent aux familles originaires de Hacilar. Bien que ce petit bourg ait une apparence modeste, il a déjà accumulé une quantité remarquable de richesses économiques.

L'éthique d'entre-aide et de coopération sont aux origines de ce miracle économique. Au début des années 1970, un jeune homme originaire de Hacilar, Saadetin Erkan, après avoir obtenu son diplôme d'ingénieur à Ankara, est rentré chez lui avec l'idée de mettre en commun les ressources des ménages du village pour promouvoir le développement industriel. A l'époque, il n'y avait aucune trace d'industrie à Hacilar et aucune possibilité d'obtenir un financement extérieur. Erkan a encouragé les principaux commerçants locaux à unir leurs forces pour former le capital de départ. Le résultat était la première usine de câble de la Turquie, qui s'est débattue au cours des années 1970 pour survivre. Dans les années 1980, elle s'est réjouie d'un succès météorique, grâce aux divers investissements publics en matière d'infrastructure. Pendant la décennie 1990-1999, elle a commencé à utiliser la technologie de pointe pour produire des câbles à fibres optiques et elle est devenue un exportateur important. En 1999, le groupe HES correspondait à un conglomérat formé de plusieurs sociétés avec 2,500 employés et des actifs d'une valeur de 75,000,000 US$.

Le conglomérat était créé par la mise en commun des ressources d'un groupe d'hommes d'affaires locaux, devenus co-propriétaires dans chaque société. Ces hommes d'affaires ont contourné la prohibition islamique traditionnelle du financement à base de prêt. Nous avons rencontré de différents points de vue parmi les fondateurs de la compagnie sur la légitimité de l'emprunt commercial. Certains ont dit que, au cours des années 1970, la plupart des membres du groupe n'auraient pas été confortables à contracter des prêts. D'autres ont attribué la stratégie adoptée à l'époque, à la nécessité plutôt qu'à la religion, étant donné le manque d'accès du groupe aux sources alternatives de financement. En 1991, le groupe a créé sa propre banque, Anadolu Finans, qui opère encore aujourd'hui, selon le principe islamique de partage des profits et de prohibition de la distribution d'intérêts. Pourtant, quand le groupe HES a dû financer l'expansion de sa chaîne de fabrication au milieu des années 1980, elle n'a pas hésité à obtenir des crédits bancaires.

Cette méthode de remise en commun des capitaux marche particulièrement bien dans une communauté close comme Hacilar, tout en lui permattant de capitaliser sur ses succès et de continuer à grandir. Même lorsque les fondateurs de HES ont décidé de se séparer en 1999, cela s'est fait à l'amiable. Toutes les sociétés de l'ancien groupe continuent, encore aujourd'hui, à prospérer et coopérer les unes avec les autres.

A travers toute la province de Kayseri, le même modèle de remise des ressources privées en commun pour les besoins de la communauté est reproduit. Selon les estimations du directeur adjoint de l'antenne provinciale du ministère de l'Education, pendant les deux dernières années, l'Etat turc n'a dépensé pour l'enseignement primaire et secondaire dans la province, que le tiers du montant dépensé par les donateurs privés. A Kayseri, en moyenne, une nouvelle école est construite tous les deux mois. Cette compétition saine entre les entrepreneurs garantit un flux régulier des fonds. Pour le moment, Kadir Has, homme d'affaires important originaire de Kayseri et fondateur de l'Université Kadir Has à Istanbul, mène la course avec cinq écoles financées par sa fondation. Ainsi, le succès des hommes d'affaires de Kayseri se transfome directement en opportunités pour les générations futures.

En effet, les élites de Kayseri, pour répondre aux besoins de leur communauté, se tourne vers leurs propres ressources et non pas vers Ankara. L'Etat turc hautement centralisé est considéré comme lointain. Cela influe évidemment sur les préférences politiques dans le sens d'un Etat plus petit et d'une administration locale plus autonome. Même si les demandes de décentralisation provoquent de l'anxiété parmi certaines tranches de l'establishment politique en Turquie, en ce qui concerne les endroits comme Hacilar et Kayseri, elles résultent directement de leur environnement social et économique.

C - La place de la femme

Les habitants de l'Anatolie centrale ont appris à réconcilier deux ensembles de valeurs opposés: une vie sociale conservatrice et religieuse et des ambitions de croissance rapide et de modernisation. Sur des questions comme les opérations bancaires (islamiques), les élites ont adopté une attitude nettement pragmatique. Pourtant, il y a un domaine dans lequel, à première vue, cette réconciliation est beaucoup moins réussie: le rôle de femmes dans l'économie. Celui-ci peut s'avérer être le talon d'Achilles des ambitions de l'Anatolie centrale pour rattraper l'Union européenne sur le plan économique.

L'analyse de l'état actuel de l'économie à Kayseri fait apparaître trois facteurs limitant clairement son potentiel de croissance. Premièrement, il n'y a simplement pas assez de gens qui travaillent. Deuxièmement, parmi ceux qui travaillent, un nombre excessif se trouve dans l'agriculture. Troisièmement, une grande partie de cette production agricole (particulièrement à l'extérieur des zones irriguées) est à petite échelle, une agriculture de semi-subsistance où la productivité est extrêmement réduite.

Selon le recensement de l'an 2000, à Kayseri, la population entre 16 à 65 ans (âge de travail) s'élève à 661,066 personnes. De ceux-ci, seulement 367,000 se décrivent comme employés. Le taux de la population active dans la province est donc seulement 55,6 pour cent, la moyenne de l'Union européenne étant de 64 pour cent. Ce faible taux d'emploi est une contrainte directe sur les revenus réels par capita. Le recensement, fait apparaître que preque la moitié de la main-d'œuvre (47 pour cent) se trouve dans l'agriculture, la moyenne de l'Union des 25 étant seulement de 5,1 pour cent. Ce niveau est, aussi, bien au-dessus de la moyenne turque de 34 pour cent. En bref, le taux d'emploi et la productivité ouvrière à Kayseri ne sont simplement pas assez élevés pour que la province puisse aspirer à des standards européens de vie.

Emploi des femmes dans la province de Kayseri (Recensement de 2000)

Secteur

Nombre

Services administratifs

5,937

Education

4,088

Science et technique

3,846

Industrie (non-agricole)

3,369

Service

2,014

Commerce

1,835

Entrepreneurs, direction d’entreprise

176

Total des emplois non-agricoles

21,283

Total des emplois agricoles

102,700

 

Il est frappant, pour tout analyste, de s'apercevoir, qu'à la suite d'un examen approfondi de ces questions, le problème peut se résumer à la place de la femme dans l'économie. Le taux d'emploi parmi les hommes dans la province de Kayseri est déjà aussi élevé qu'en Europe (74 pour cent). Pourtant, le taux d'emploi des femmes est de l'ordre de 37 pour cent, la grande majorité d'entre elles étant dans l'agriculture. Dans toute la province, il n'y a que 21,283 femmes employées dans d'autres secteurs que le secteur agricole. Celles-ci sont pour la plupart, des enseignantes ou des employées de l'administration publique. Au total, 176 femmes occupent des positions de direction dans des sociétés.

En fait, pendant qu'une grande majorité des femmes dans les régions urbaines se déclarent comme 'femmes au foyer', dans les villages presque personne ne se définit ainsi. Là, la plupart des femmes sont retenues dans le travail agricole. Quatre-vingt-dix pour cent d'entre elles sont dans la catégorie de 'membres de famille impayés'.

Dans un village typique comme Sakaltutan, à 32 kilomètres au sud-est de Kayseri et à l'extérieur de la zone d'irrigation, l'importance de l'agriculture pour un ménage moyen a progressivement décliné. Grâce à la mécanisation, la production de blé sur un petit lot de terrain exige seulement quelques semaines de travail par an. La plupart des familles ont déjà d'autres sources de revenu, en particulier, du travail saisonnier dans la construction. Le muhtar du village, Cuma Belik, estime qu'à n'importe quel moment donné, 150 hommes des 136 ménages de Sakaltutan travaillent sur des sites de construction à travers la Turquie ou dans le Caucase, procurant la plus importante source de revenu de leur famille. Par conséquent, l'agriculture traditionnelle est devenue moins attrayante. Avant 1990, le village avait environ 3,000 têtes de moutons gardés au cours des mois d'été par des jeunes hommes sans terrain à cultiver. Aujourd'hui, les jeunes hommes préfèrent d'autres occupations et il ne reste que 250 moutons dans le village. La plupart des familles gardent toujours cinq ou six vaches qui passent l'hiver dans des étables construites au-dessous de la maison de famille. Parce qu'elles sont gardées à l'intérieur, ce sont les femmes qui s'en occupent. Celles-ci sont aussi en charge du potager familial. Selon les dires des habitants de Sakaltutan, comme les femmes rurales sont mieux instruites, le travail agricole devient moins attrayant. Lors d'un reportage, un villageois nous a révélé que même un homme possédant un bon nombre de bétail trouve difficilement une femme à épouser.

A Kayseri, l'emploi des femmes est réduit à une économie rurale de subsistence. C'est du travail impayé, non productif et sans attrait. En évidence, la vie des paysannes s'est considérablement améliorée depuis une génération. La mécanisation et de meilleures infrastructures dans les régions rurales ont diminué les travaux lourds accomplis par les femmes, comme transporter de l'eau depuis le puits du village. La taille de la famille dans la province de Kayseri a décliné, d'une moyenne de 6 personnes en 1975 à 4,49 en 2000. Le travail artisanal traditionnel à domicile comme le tissage des tapis à la main, qui, dans le passé, a ruiné les yeux et les doigts de tant de femmes, disparaît lentement (il ne reste que seulement quatre métiers à tisser à Sakaltutan) et se déplace vers des régions plus pauvres à l'est de la Turquie. L'amélioration des transports et des communications ont réduit l'isolement traditionnel des paysannes.

Cependant pour de meilleurs standards de vie en milieu rural, il faudrait passer d'une agriculture de subsistance à une agriculture commerciale. Cela nécessite un effort important de la part du gouvernement pour encourager les fermiers à diversifier leurs produits et leur techniques. L'Etat turc hautement centralisé a traditionnellement failli à communiquer avec ses citoyens ruraux par le biais de ses services déconcentrés. Dans tous les cas, le message doit s'adresser aux paysannes, toutefois, cela pose le problème des barrières culturelles substantielles. Malgré huit ans de scolarisation obligatoire, les femmes dans les villages communiquent peu avec le monde extérieur à la famille. Les restrictions sociales leur empêchent l'accès aux services offerts par l'administration et aux nouvelles technologies. Par conséquent, dans le secteur agricole, la résistance traditionnelle au changement et à l'innovation reste omniprésente.

Dans la zone industrielle de Kayseri qui a généré la plupart de nouveaux emplois créés lors des dernières décénnies, il n'y a presque aucune femme en vue. Une poignée d'employées sont embauchées dans les salles de production des usines de textile ou dans des offices. Le travail salarié, dans tous les secteurs de production est largement considéré, tant par les hommes que par les femmes, relever du domaine des hommes. Aux yeux de beaucoup d'habitants de l'Anatolie centrale (hommes et femmes confondus), une femme ne travaille que si son mari est incapable de nourrir sa famille. Un certain nombre d'employeurs nous ont dit qu'au moment de l'embauche, ils favorisaient les hommes. En effet, les employeurs prennent en considération d'une part, le départ éventuel des femmes après le mariage, et de l'autre, le devoir social incombant à l'homme de subvenir aux besoins de toute une famille.

On constate aujourd'hui que ce modèle n'a pas vraiment affecté la croissance économique. A Kayseri, l'industrie s'est développée en absorbant le surplus des travailleurs en provenance de la campagne et n'a pas manqué de main-d'œuvre. Néanmoins, si la croissance continue à son actuel rythme impressionant, cette dynamique sera clairement mise en danger. Les employeurs devront un jour se tourner plus vers les femmes pour suppléer à leurs besoins en main-d'œuvre.

La question la plus importante concernant le potentiel de développement de l'Anatolie centrale est celle de savoir si le pragmatisme affiché dans d'autres secteurs de la vie prévaudra en matière de l'emploi des femmes. Le chemin emprunté par les filles des nouvelles élites d'affaires de Kayseri démontre qu'un changement d'attitude est déjà en cours. Presque sans exception, ces hommes d'affaires envoient leurs filles à l'université, parfois, même à Istanbul ou encore, à l'étranger. Aujourd'hui, 40 pour cent des étudiants de l'Université d'Argée sont des jeunes filles. On peut également affirmer que l'idée selon laquelle les femmes puissent travailler dans le secteur des services ou à des postes de direction, gagne progressivement du terrain.

Ikbal Cavdaroglu est une femme d'affaires qui a commencé sa carrière dans l'usine de câble HES à Hacilar. Elle se souvient que, dans les années 1980, parce qu'elle travaillait, les gens la montraient du doigt dans la rue et que ses voisines avaient pitié d'elle. Pourtant, elle a poursuivi son chemin pour devenir la première comptable agréée de Kayseri. Quand elle s'est mariée, elle a continué à travailler, mais s'est couverte de voile par respect envers ses beaux-parents profondément religieux. Elle était la première femme à adhérer au AKP à Kayseri. Aujourd'hui, elle dirige la branche des femmes du parti dans l'arrondissement central de Melikgazi.

Selon les recherches entreprises par la Banque mondiale, la Turquie pourrait bien suivre un tracé semblable à celui d'autres pays développés au courant du siècle précédent:

«La courbe décroissante du taux d'emploi des femmes est prévisible dans un pays qui passe d'une économie essentiellement agricole à une économie urbaine industrielle.»

Comme les familles se déplacent vers des centres urbains et que le niveau faible de revenu avance vers un niveau moyen, les femmes disparaissent des statistiques d'emploi. Dans des pays comme l'Allemagne, la France et l'Italie, le taux d'emploi des femmes a décliné jusqu'aux années 1970; dans les pays du sud de l'Europe, comme le Portugal et l'Espagne, cette tendance a continué dans les années 1980. En Europe occidentale, c'est l'apparition d'une économie postindustrielle, caractérisée par l'augmentation du nombre d'emplois dans le secteur des services d'une part, et l'amélioration de l'éducation de l'autre, qui a facilité le retour des femmes sur la scène professionnelle. En bref, avec son taux d'emploi des femmes égal à 25,5 pour cent en 2000, la Turquie se trouve au niveau des Etats-Unis dans les années 1950 (29 pour cent), de l'Italie en 1980 (26,7 pour cent) ou de l'Espagne en 1988 (25,6 pour cent).

IV - CONCLUSION: LE PARTI DE ABDULLAH GUL

Sukru Karatepe, maire de Kayseri de 1994 à 1998, a écrit en 2001,un livre sur la ville, intitulé: La ville qui s'est construite elle-même.

«Le Kayssariote traditionnel passe sa vie à calculer ses ventes et achats, ses dettes et crédits, ses revenus et dépenses. Il connaît ses comptes… Dans un pays où tout change rapidement, il n'est pas possible avec cette approche, de produire des politiques publiques efficaces. Dans la politique, chacun doit s'attendre, à tout moment, à toute sorte d'intervention externe. Quelqu'un qui entre dans la politique doit être préparé à tout et prendre des risques. Le Kayssariote qui construit sa vie sur les comptes et calculs est très sceptique par rapport à la politique. Au lieu de se créer des problèmes et de se mettre dans des situations risquées, il préfère améliorer ses affaires... Une communauté obsédée par l'évaluation des risques et les calcul peut produire de riches commerçants et des industriels courant de succès en succès, mais jamais de bons hommes politiques.»

Jusqu'à une époque récente, cette description semblait correspondre à la philosophie prévalente à Kayseri. L'élite était timide vis-à-vis d'une vie politique dépassant les frontières de leur communauté immédiate et préférait concentrer ses efforts pour réussir dans la vie commerciale. Leurs ambitions étaient locales et centrées sur la communauté. En ce qui concerne leurs relations avec l'Etat, ils ne demandaient qu'avoir les mains libres dans la direction de leurs propres affaires. Pourtant au cours des dernières années, cette attitude a commencé à changer.

Karatepe était élu à la tête de la municipalité métropolitaine de Kayseri sous la bannière du Parti de la Prospérité, Refah Partisi, le premier défenseur de l'Islam politique en Turquie au cours des années 1990. En 1998, il était emprisonné pour injure à la mémoire d'Ataturk. Dans son livre, il souligne que son destin a été partagé par beaucoup de ses prédécesseurs à la mairie de Kayseri, emprisonnés eux-aussi pour diverses raisons politiques.

Pourtant, au cours des années 1990, l'ordre du jour de Karatepe portant sur les affaires municipales a l'air d'avoir été tout sauf radical. Entourés de ceux qui allaient devenir par la suite, ses futures successeurs, il s'est concentré, avant tout, sur le problème de la balance des comptes et sur la livraison efficace des services municipaux. Il a réduit le nombre d'employés municipaux et a procédé à la privatisation de certains services. Il a emmené les hommes d'affaires de Kayseri en Europe pour les aider à trouver des associés potentiels. Il a mené une politique de bon sens applaudie par une communauté d'artisans conservateurs et d'hommes d'affaires ayant tout réussi par leur propres soins. Aujourd'hui, il est conseiller auprès du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan à Ankara sur la réforme de l'administration locale.

L'un des proches alliés politiques de Karatepe au cours des années 1990 a emprunté un chemin dépassant le cadre de la politique locale de Kayseri et a imprimé sa marque de pragmatisme politique sur la scène nationale. L'actuel Vice-Premier ministre et Ministre des affaires étrangères, Abdullah Gul, était élu Premier ministre en 2002, poste qu'il a occupé pendant une courte durée avant de laisser la place à Erdogan. Il a joué depuis l'arrivée au pouvoir du AKP, un rôle central pour placer l'intégration à l'Union européenne au cœur du programme du gouvernement.

Fils d'un ancien ouvrier de la vieille usine d'avion, Gul est né à Kayseri en 1950. Diplômé en économie à Istanbul, il a enseigné l'économie internationale à l'université. De 1983 à 1991, à Djeddah (Arabie saoudite), il a travaillé à la Banque de développement islamique, une institution intergouvernementale établie pour promouvoir le développement en utilisant des instruments financiers islamiques. En 1991, il est entré en politique comme député Refah de Kayseri. Une grande partie de sa vie politique a été consacrée à l'économie et aux affaires étrangères. Pendant de nombreuses années, il a été l'un des représentants de la Turquie à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.

En 2001, Gul a rompu avec le Refah et a rejoint l'ancien maire d'Istanbul, Recep Tayyip Erdogan, pour fonder un nouveau parti, le Parti de Développement et de Justice (AKP). Il est devenu un fervent avocat de l'adhésion à l'Union. Déjà en 1999, il déclarait: «nous nous rendons compte que les normes démocratiques de droits de l'homme ne peuvent pas être instaurées dans ce pays sans son intégration dans l'Union.»

Le gouvernement AKP défend une philosophie politique appelée 'le conservatisme démocratique'. Le Premier ministre Erdogan explique le concept comme suit:

«Une partie importante de la société turque désire adopter un concept de modernité qui ne rejette pas la tradition, une approche universaliste qui admet le local, une attitude rationnelle qui ne méprise pas le sens spirituel de la vie et un mouvement de changement non fondamentaliste. Le concept de conservatisme démocratique est, en fait, une réponse à ces désirs du peuple turc.»

Le conservatisme démocratique reprend la plupart des objectifs poursuivis par les partis centristes à travers l'Europe. Ces adhérents défendent la stabilité macroéconomique et la responsabilité fiscale. Ils sont pro-affaires, favorables à la charité individuelle et à la vie associative. Ils soutiennent l'amélioration des pouvoirs et ressources des administrations locales dont sont issus beaucoup de personnages-clés de la vie politique actuelle du pays. Ils croient dans le potentiel du développement du bas vers le haut. Ils sont pour une société conservatrice, mais, néanmoins, pragmatiques sur beaucoup de sujets qui divisent la société turque. En bons pro-européens, il prennent dans leur ligne de mir, un nombre de tabous politiques en vue d'éliminer les obstacles à l'adhésion à l'Union.

Cet ordre du jour suit les traces d'un autre homme politique originaire de l'Anatolie centrale, Turgut Ozal, né à Malatya. Ozal est allé au lycée à Kayseri. Il a travaillé à la Banque mondiale. Elu Premier ministre et Président de la République, au cours des années 1980, il a promu l'ouverture de l'économie turque à l'extérieur et a soumis, en 1987, la demande d'adhésion turque à l'Union européenne. Le premier Premier ministre à faire le pèlerinage à la Mecque, il a donné le feu vert à l'établissement des banques islamiques en Turquie. Turgut Ozal est, aujourd'hui encore, très populaire à Kayseri.

Il n'est donc pas surprenant que le AKP, créé en 2001, sur une plate-forme d'idées semblables à celles défendues par Ozal, soit lui aussi très populaire en Anatolie centrale. Le siège du AKP Kayseri était parmi les premiers à être instauré. En 2004, le parti y a remporté les élections municipales avec une majorité écrasante de 70 pour cent, son meilleur score dans tout le pays. Selon le seul député de Kayseri non membre du AKP, représenté au parlement turc, Muharrem Eskiyapan, «aujourd'hui la Turquie est gouvernée de la même façon que la municipalité métropolitaine de Kayseri a été gouvernée pendant les 15 dernières années.»

Le succès économique a créé un milieu social dans lequel l'Islam et la modernité coexistent confortablement. C'est une Anatolie formée par ces valeurs qui se porte, aujourd'hui, candidate à l'Union européenne.

Berlin - Istanbul, 19 September 2005
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